jeudi 1 septembre 2016

3047

À rien ne se pouvaient comparer les ongles de leurs orteils, ni à l’ambre gris ni à l’ambre jaune, ni au quartz ni au diamant, ni au verre biseauté des vitraux. C’était des ongles épais, opaques, qui devaient dissimuler quelque chose. Mais quoi ?


Mais quoi ? Voilà ce que l’on ne cessait de se demander. Voilà d’où naissaient l’énigme de leur présence et l’angoisse qui pour nous s’ensuivait.


Pour le reste, esprits simples, âmes niaises, ils semblaient n’avoir rien à cacher.

mercredi 31 août 2016

3046

Le requin allait me dévorer les jambes, le lion allait me déchirer la gorge quand je fus sauvé par l’intervention d’un de mes semblables qui m’enfonça dans le ventre son couteau.


Son rire affreux la défigure. Ce braiment rauque, saccadé, dissonant, émane évidemment d’une beauté fêlée.


Il est mort sans laisser d’instructions à ce sujet : que devons-nous faire de ses selfies ?


mardi 30 août 2016

3045

En Italie, il est encore d’usage dans certaines villes (en tout cas, je l’ai constaté à Aoste) d’afficher sur un panneau municipal les avis de décès du quartier, larges faire-part individuels qui, bien sûr, sont vite recouverts par de nouveaux et forment à force, telles les pages collées d’un livre funèbre, des liasses si épaisses que les lacérations de Villéglé, se dit-on, mettraient peut-être au jour l’annonce du trépas de Jules César.


C’est au crépuscule, quand la lumière du couchant colore la voûte du ciel au-dessus de la Piazza del Campo, qu’il se confirme que cette coquille rose est un bivalve – la vongola géante que dévorent avec leurs spaghettis les dîneurs des restaurants, attablés tout autour, dans la splendeur du soir.


"Si je meurs je ne manquerai à personne ; on ne dira pas : Depuis hier la ville a changé", écrivait Pessoa. Or la ville a changé, non parce qu’il n’y est plus, en effet, mais parce qu’un bronze à son effigie est désormais érigé au 120 de la Rua Garrett.

lundi 29 août 2016

3044

Fut un temps où rien ne vous conférait davantage de prestige que d’exceller à la filote anchoise. Les champions de filote anchoise étaient fêtés, honorés, adulés. Les jeunes ambitieux s’y exerçaient tous avec acharnement.


Il se voua lui aussi à cette discipline avec ardeur, avec passion, dès sa plus tendre enfance. Tant de travail, d’obstination et de sacrifices furent récompensés puisqu’il est en effet aujourd’hui le meilleur représentant de sa génération.


Amère victoire, cependant, quand on voit en quel discrédit est tombée la filote anchoise.



[Parution dans Harper’s d’un texte encore inédit en France, Pierre et le loup, sous le titre Theme & violations, traduit par Jordan Stump]

vendredi 26 août 2016

3043

Dans le Duomo, les jeunes femmes couvrent pudiquement leurs maigres épaules pointues d'une étole de papier-tissu fournie à l’entrée et, ainsi affublées, ressemblent en effet à des anges de Dieu voletant dans les travées, sur le pavement de marbre, jusqu’aux aines seulement, toutefois, où finit le mini-short et commencent les longues jambes fuselées par le diable.


Monteriggioni, Pienza, San Quirico d’Orcia… Les petits villages fortifiés, ceints de murailles, hérissés de tours, sont aujourd’hui les plus paisibles séjours. L’assiégeant est le bienvenu. On émince des truffes sur ses pâtes.


Je suppose que le paysage toscan supplante pour moi tous les autres parce qu’il semble être lui-même un effet d’art. D’ailleurs, ces ondulations molles, vertes collines et grises crêtes siennoises, invitent au dessin même celui qui ne sait pas dessiner, telles les courbes du corps féminin. C’est irrésistible. La main veut épouser ces formes.

jeudi 25 août 2016

3042

C’est parmi les rides du dos de ta main que la chiromancienne sagace cherchera ta ligne de vie.


Et c’est le chiffre inscrit sur la face cachée du dé qui compte dans la partie que je dispute avec le joueur des antipodes.


Peut-être d’ailleurs le serpent ne vient-il jamais de plus loin que du bout de sa queue.

mercredi 24 août 2016

3041

Il faut imaginer la douce colline toscane bêtement rompue par un rectangle brut – hérésie géométrique.


Il faut imaginer cette criarde touche de bleu lagon, de bleu chloré au flanc de la colline toscane où se marient si bien le vert argent de l’olivier et le noir du cyprès, dans la lumière dorée, sur fond de terre de Sienne – hérésie chromatique.


Il faut imaginer cette absurde piscine. Et moi dedans.