dimanche 28 mai 2017

3316

Elle s’approche – Dieu, quelle est belle ! – avec mon livre à la main, elle est presque là déjà – son sourire est merveilleux ! – et la voici tout près de moi, elle me tend le livre et me demande une dédicace, mais bien sûr et comment, avec joie, quel est votre prénom ?
– C’est pour Alex, mon ami, il vous adore.


le gazon la jupette
ne manque à la pâquerette
que la raquette


De l’oiseau dans les branches, on ne voit bien que le chant.

samedi 27 mai 2017

3315

Chaque famille a sa grimace propre, sa névrose, une attitude commune à tous ses membres en certaines circonstances, un peu raide, une peu gourde, un peu folle, que seuls ceux-ci perçoivent – de l’extérieur comme de l’intérieur – et qui secrètement les font douter d’être tout à fait semblables aux autres hommes, tout à fait intégrés à leur société, et comme si tous, frères, sœurs, cousins, parents étaient des simulateurs plus ou moins doués venus d’ailleurs.


Le pépin germe dans le postillon.


La fatuité de l’ingénu nous désarme. Il serait trop cruel de le détromper, se dit-on, en l’écoutant plastronner. De là à laisser la chétive pécore enflée de suffisance souiller notre chemise en éclatant, non, tout de même, il est permis de reculer d’un pas.

vendredi 26 mai 2017

3314

On ne va pas se monter la tête parce que certains livres sont joliment troussés et certaines machines ingénieuses : l’aventure humaine est un lamentable échec. Où serait la supériorité des hommes, seuls parmi les créatures terrestres à s’entretuer de si bon cœur, incapables d’élever leurs petits, de changer en loi ce que les meilleurs d’entre eux ont conçu, engendrant après tant de raffinements des enfants stupides, cruels et suicidaires ?


« Affreuse chose que de voir grouiller ça ! Mais on s’y fait », écrit Francis de Miomandre.


Certainement, on s’y fait. Mais Miomandre parle là des vers de farine.


jeudi 25 mai 2017

3313

Aussi con, le selfie, que le hara-kiri.


ceci n’est pas une moufle
c’est un caméléon
qui se camoufle


L’hirondelle se rattrapa et se changea en faucon.

mercredi 24 mai 2017

3312

J’ai trop médit de Claude François, pensai-je en faisant l’acquisition pour 3 euros chez ce soldeur d’un coffret de cinq CD du chanteur, puis en accrochant les disques scintillants aux branches chargées de fruits de mon cerisier, ce n’est finalement pas si nul.


Et cependant, je m’en veux.


Car je pouvais certainement n’acheter qu’un seul de ces disques et le diffuser en boucle au pied de l’arbre, ce qui aurait dissuadé plus efficacement encore le merle siffleur et le mélodieux loriot de becqueter mes cerises, tout en ne déboursant pour cela que 50 centimes !


mardi 23 mai 2017

3311

Il y a longtemps que je me serais fait poser un piercing génital si je ne craignais d’abîmer mes slips.


Hé oui !


Vous voulez un nougat ?

lundi 22 mai 2017

3310

Je froisse furieusement une feuille encore. Ma corbeille déborde. Je n’y arrive plus… Comment fait-on déjà les bateaux en papier ?


J’ai rencontré la solitude chez des amis communs.


Brève averse. Au moment où Suzie coiffait sa capuche, je retirai la mienne.



[Amis de Suisse, je serai samedi prochain aux Journées littéraires de Soleure pour un entretien avec Geneviève Bridel.]

dimanche 21 mai 2017

3309

Il se présente en même temps que moi au bureau du festival. Or j’ai consacré il y a quelques mois une critique féroce à son dernier livre. Il m’en veut, bien sûr, il m’accable de reproches et, au bout de sa diatribe, il lâche : – Et d’ailleurs, vous avez démoli Modiano et deux jours après il avait le Nobel !
Alors m’apparaît la vraie raison de son ressentiment.
– Ah oui, je suis désolé, ça ne marche pas à tous les coups…


Les fesses ne lisent pas. Comment les séduire ?


De fureur, Rafael Nadal brisa sa raquette contre le filet du poteau. Il avait beau varier ses coups, viser les lignes, appuyer ses frappes, ce chien ramenait toutes ses balles.

samedi 20 mai 2017

3308

Le Centre hospitalier de Dijon est sis sur une éminence. Tu y entres essoufflé. À la sortie, ta foulée est alerte, elle t’emporte, tu cours, tu dévales, tu es guéri ! Ces médecins sont des as, de fins stratèges en tout cas.


Cette gloire posthume lui pèse. Il va prendre un peu de recul.


Ayant pourtant éprouvé lui-même avec soulagement le moindre effort que réclame la brouette, l’homme continua à atteler l’âne, le bœuf et le cheval devant la charrue et la charrette. Si ce n’est pas de la cruauté pure…

vendredi 19 mai 2017

3307

Hisse-toi sur des crânes, sur de vieux chef branlants, tu danseras joyeusement sans avoir à fournir d’efforts.

La pie n’est que l’ombre d’elle-même.

Sur la ligne de l’horizon, lirons-nous un jour autre chose que chameau, chameau et encore chameau !?


[Le deuxième numéro de Mon Lapin Quotidien est sorti le 12 mai, toujours aussi original et excitant. Avec une pleine page d’extraits de L’Autofictif illustrée par la fine fleur des dessinateurs, François Ayroles, Nicolas  de Crécy, Killoffer, Duhoo, Frédéric Rébéna, Stéphane Trapier, Dorothée de Monfreid, José Parrondo, Muzo, Jochen Gerner, Joëlle Jolivet, Andréas Kündig, Muzo, Vincent Pianina, Gabriel Rebufello, Rocco, Stanislas, Fabio Viscogliosi et Morvandiau. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés ! Certains des auteurs et dessinateurs du journal seront samedi au Monte-en-l’air]


jeudi 18 mai 2017

3306

– Regarde-moi et regarde-moi… tu n’es pas assez épais pour le rôle !


Et j’impose au jeune homme que je forme pour être mon successeur un éprouvant programme quotidien de musculation (plutôt que de soulever bêtement de la fonte, il coupe mon bois).


Il n’est pas au bout de ses peines car je veille pour ma part à me servir puis me resservir copieusement de chaque plat.

mercredi 17 mai 2017

3305

Poète foudroyé à la fleur de l’âge – mais sa barbe ayant continué à pousser après sa mort, le voici académicien.


Besoin d’un couteau ? Tourne-lui le dos !


L’homme se risque tout de même plus bravement que la tortue hors de sa carapace kératinisée.

mardi 16 mai 2017

3304

Il avait ordonné par testament que son livre soit détruit s’il mourait avant de l’avoir achevé. Or, ayant mal compris cette dernière volonté, son exécuteur testamentaire entreprit d’anéantir consciencieusement et avec zèle tous les exemplaires de Moby Dick, roman que l’écrivain était en effet en train de lire quand la mort le surprit. Il ne resterait plus aujourd’hui que deux ou trois exemplaires de ce chef-d’œuvre en circulation.


Le squelette a craqué toutes ses allumettes.


Tant mâche le gros bœuf que c’est à se demander s’il ne prépare pas aussi lui-même le steak haché.

lundi 15 mai 2017

3303

Toute une procession de blessés, d’éclopés, de cacochymes, de cancéreux étiques et d’asthmatiques à bout de souffle, serrant dans leur poing de copieuses ordonnances, lentement se hâte sur ce trottoir en direction de la pharmacie de garde. Oh là, me dis-je, il va y avoir de l’attente.


Profitant de ma forme olympique, je presse le pas, me mets à courir puis je sprinte et double un à un tous ces souffreteux, que je coiffe au poteau.


– Bonjour, Madame, alors il me faudrait, attendez, je sors ma petite liste, donc : des bouchons d’oreilles, un savon à l’aloe vera, une brosse à dents, des limes à ongles, des cotons-tiges et qu’avez-vous à me proposer comme crèmes antirides ?


[Amis Montpelliérains, je serai samedi prochain à la Comédie du Livre pour un entretien avec Thierry Guichard]

dimanche 14 mai 2017

3302

À cinq ans, la première fois que me furent servis des petits pois, je m’amusai innocemment à les compter dans mon assiette. Puis j’ai continué, par jeu au début. J’en suis à 323 818. Aujourd’hui, je cherche quelqu’un qui m’aiderait à arrêter.


Nul besoin d’ourlet : raccourcis l’orvet.


Soudain, je n’ai plus senti la morsure de Petit pou. Puis Petit roquet à son tour a lâché mon mollet : pour se gratter furieusement le crâne avec sa patte.

samedi 13 mai 2017

3301

J’excite le petit roquet acharné contre moi à plus de hargne encore. Le peigne opiniâtre de ses crocs lisse le poil folâtre de mon mollet et sa bave fait briller mes souliers. Merci, petit roquet, attaque !


Pour se livrer à leur passion sur les eaux plates du grand nord, les surfeurs doivent attendre la généreuse éjaculation de l’orque.


Or le diariste est aussi un animal nocturne.

vendredi 12 mai 2017

3300

Comment expliquer l’attirance irrépressible de l’insecte nocturne pour la lampe, alors qu’il reste tout le long du jour dans son secret abri, effrayé par la lumière ? Serait-ce à dire que l’ampoule allumée par le génie humain est pour lui une merveille plus remarquable que le grand soleil de Dieu ?


Cet égocentrique n’est plus que l’ombril de lui-même.


C’est faux. Le taureau ne perçoit pas la couleur rouge, ni celle de la muleta ni celle du sang qui jaillit à gros bouillons de son échine après l’estocade. Il ne s’est rien passé.

jeudi 11 mai 2017

3299

Le type replie son journal, tripote vaguement son portable, puis se tourne vers moi et m’adresse la parole. C’est vous dire si j’ai envoyé paître ce raseur.


Il est bien regrettable que l’isoloir ne soit pas vraiment une cabine d’essayage.


Seul le collectionneur d’hapax donnerait cher pour un double.

mercredi 10 mai 2017

3298

Tout de guingois, démâté, voiles affalées, une épave, ce lit – l’amour était démonté.


MOI – Celui qui raconte, on l’appelle le narrateur. C’est un narrateur qui raconte l’histoire du Petit Prince.
SUZIE – Pas un narrateur, un nAVIAteur !


Encore un qui écrit en baissant le nez !

mardi 9 mai 2017

3297

Son premier croissant se retrouva au matin dans la panière du boulanger, mais je vis avec effroi son dernier quartier pendu à un croc du boucher.


Tout homme au cours de sa vie aura découvert sur son bras un insecte absent des taxinomies, puis l’aura écrasé.


À ne pas confondre l’absurde serpent qui se mord la queue et celui qui se gratte pensivement le crâne avec l’extrémité de celle-ci.

lundi 8 mai 2017

3296

Emmanuel Macron a été élu hier président de la République. Bien sûr, mon lecteur du jour le sait et il voit aussi de qui je veux parler. Mais songez un peu à mon lecteur des siècles futurs. Or c’est le rôle de l’immortel aède de retenir les noms que le temps impitoyable destine à l’oubli.


puis il a plu toute la journée
Agathe a une cheville foulée 
nous avons réchauffé le chili con carne


Ces milliers de drapeaux français qui s’agitent sur l’esplanade du Louvre : les nationalistes viennent d’essuyer une cuisante défaite.

dimanche 7 mai 2017

3295

Et petit pou sur mon crâne fait de franches libations de mon sang, s’abreuve à longs traits. Ainsi s’occupe petit pou. Enfin, il a trouvé un emploi pour ses mornes journées. Entre deux aspirations revigorantes, l’amertume revient dans sa bouche. Par bonheur, la source est féconde, intarissable. Bois, petit pou, bois tout ton soûl.


L’étalon d’Achille est boiteux des quatre pattes.


Les maquisards sont des camisards qui ont mis leur chemise à l’envers, ce qui est bien excusable dans la pénombre des grottes du bas-pays cévenol. 

samedi 6 mai 2017

3294

Le pou est le bienvenu à la périphérie du cerveau. Il le décongestionne. C’est le minuscule domestique grâce auquel nous gardons les idées claires. Voilà aussi pourquoi je ne refuse jamais de nourrir l’ennemi de mon sang. Tous les jours, sa tasse est servie.


Tu connais en t’arrachant à ton hamac l’atroce douleur de la banane brutalement épluchée.


SUZIE – Le thé… tout le truc est dans la première lettre !

vendredi 5 mai 2017

3293

Je commence à lire à voix haute les feuillets que me tend mon apprenti : J’ai volé un rossignol dans la haie de mon voisin. Cela vaut mieux que de brandir l’éclair dans la nuit savonneuse où s’avancent en procession les caravanes du ressentiment, et tant pis si la crème attache au fond du pot. La bourriche…


– Mais, mon pauvre ami, tu écris n’importe quoi !
– Justement, j’ai pensé que ça vous plairait.


Le naïf… Comme si n’importe qui pouvait écrire n’importe quoi !


jeudi 4 mai 2017

3292

Je grimpai en sifflotant dans le noisetier aux vertes frondaisons pour cueillir, parmi ses branches fines et souples, un arc.


Va faire comprendre à l’hypocondriaque qu’en réalité il est mort…


L’enfant, avec une grimace de dépit, laissa son cerf-volant faseyer au ras du sol et retourna en courant faire décoller les pigeons de la place.

mercredi 3 mai 2017

3291

Toutes les enquêtes semblent indiquer que les Français lisent toujours autant. Bon. En tout cas, il n’y a plus de lecteurs dans l’espace public : cafés, transports, parcs, plages. Trop occupés tous à doigter leur portable.


Alors peut-être que dans son intérieur, notre contemporain néglige sa vaisselle pour lire. Il n’empêche, elle me manque, la silhouette du lecteur inconnu penché sur un livre. Il n’était pas un triste otage de ce monde. Il n’avait pas tout lâché.


Même prisonnier de la caravane des fourmis, il ouvrait sur ses genoux les partitions de la cigale.

mardi 2 mai 2017

3290

Il me semble bien inconséquent d’ensevelir les morts sur le dos plutôt que sur le flanc, genoux repliés, dans la position latérale de sécurité.


– Et voilà, dit-elle, en rangeant dans sa housse son petit appareil après avoir pris une photo du Mont Blanc, je l’ai immortalisé.


Alors lui, il séduit ma belle-sœur, il arrive dans la famille, il me bat de justesse au ping-pong, puis, conscient de la chance qu’il a eue, il rompt avec ma belle-sœur et disparaît avant la revanche !

lundi 1 mai 2017

3289

Je n’ai pas lu Elena Ferrante, mais, feuilletant L’Amie prodigieuse, je surprends cette phrase (peut-être, certes, une maladresse de la traduction) : « Soudain ses yeux se concentrèrent jusqu’à devenir deux fissures. » Sans nul doute ce qui arriverait aux miens si je devais m’enfiler trois volumes d’une telle prose.


Nos huit mètres d’intestins nous destinent en effet à en avaler pas mal, des couleuvres.


Cet héritier si emprunté et gêné aux entournures ne se trouve pourtant pas dans la garde-robe du mort, mais dans sa bibliothèque.

dimanche 30 avril 2017

3288

Hola ! te salue cavalièrement l’Espagnol, mais ola, c’est aussi le nom de la vague qui plus respectueusement s’incline.


Si fin, ce soir, son croissant dans le ciel, qu’il me paraît improbable que l’homme ait posé plus que l’ongle du gros orteil sur la lune.


Mais le devoir me rappelle dans le lointain pays, tant de poètes faméliques à nourrir, tant de pitres à démolir encore. Allons, il faut rentrer.

samedi 29 avril 2017

3287

Et cet autre cactus, là, parmi les configurations géométriques abruptes de la lave, tente bien d’arrondir les angles, mais les dards de cinq centimètres qui hérissent ses raquettes compromettent grandement son intervention.


Une plage pour la Maja desnuda, une plage pour la Maja textile.


– Oh, mon lacet est dénoué ! m’écriai-je. Le fait n’était pas très remarquable en soi, j’en conviens, mais je marchais alors au fond du cratère d’El Cuervo où la banale anecdote me parut inédite.

vendredi 28 avril 2017

3286

Voici un fort beau cactus, avec un grand bras levé, l’autre ouvert en coude sur le côté, semblable à un valseur invitant à la danse : – Madame ?


Ce paysan de l’île se frotte les mains. L’année sera bonne. La goutte de pluie a chu juste sur son champ.


Et le soir, malgré la douche, quand nous nous couchons, se déposent sur le drap blanc du sable noir, des cendres, des grains de lave et parfois même de lourdes pierres grêlées de trous qui s’éboulent mystérieusement de nos corps rompus.

jeudi 27 avril 2017

3285

– J’ai commencé à écrire le roman que je publierai après votre mort, me dit fièrement le jeune homme que je forme pour être mon successeur.


Et il ajoute : – J’en vois même déjà le bout.


– C’est bien, mon garçon, de mon côté j’attaque le douzième volume de mon œuvre posthume qui devra bien sûr être publiée avant, au rythme d’une parution tous les trois ans.

mercredi 26 avril 2017

3284

Des murets, partout des murets, pour délimiter les cultures, pour protéger la vigne, pour retenir les éboulements de ces friables montagnes, et pourtant, depuis que je suis ici, je n’ai pas vu un homme poser une pierre sur une pierre. Or le mystère est complet, car les lézards non plus ne sont pas très actifs.


Emmanuel Macron a promis de s’entourer de « nouveaux visages ». Premiers invités pour fêter son succès à La Rotonde : Jacques Attali, Line Renaud, Pierre Arditi et Erik Orsenna (vous verrez qu’il sera ministre de la culture, celui-là)… Visages si usés qu’on ne peut simplement les regarder sans se sentir soi-même bien fatigué. Et dire qu’il va pourtant falloir voter pour eux…


MOI (en haut de la falaise) – J’ai peur du vide…
SUZIE – Ben quoi ? Il peut rien te faire !

mardi 25 avril 2017

3283

Champs de lave pareils à des champs de ruines ; preuve ainsi faite que l’on peut très bien se passer de la civilisation.


Mais comment est-ce possible, ces paysages immenses sur une si petite île ?


Le volcan a parlé. Il ne nous a laissé qu’un mot à dire. Nos maisons, nous les ferons blanches.


lundi 24 avril 2017

3282

Après son troisième meurtre, il s’interrogea une fois encore. Mais non, il n’éprouvait toujours pas de remords. Cette morsure de la culpabilité, il la recherchait pourtant, il voulait la connaître, ce devait être une émotion délicieuse. Avec un soupir, il remit sa hache sur son épaule et sortit dans la rue.


A Playa de Quemada, les cônes volcaniques se découpent nettement sur le ciel et la mer. Les champs de terre noire, rigoureusement rectangulaires, tranchent sur l’ocre et paille du sol alentour. Le regard semble gagner en acuité, ou est-ce le monde qui s’ordonne ?  Mais ce qui est une satisfaction pour l’œil est sans doute une épreuve pour l’esprit. Les Français votent à tâtons et vont élire une silhouette dans le brouillard.


La langue d’Agathe fourche et elle prononce un mot absurde qui la fait rire : – Je ne sais pas pourquoi ça me dit ça !

dimanche 23 avril 2017

3281

Je parcours nonchalamment à dos de dromadaire les ''Montañas del Fuego'' de Timanfaya.


Houellebecq ricane dans un coin du paysage.


Hervé Vilard de même aura tenté en vain de me pourrir Capri.


samedi 22 avril 2017

3280

Sur les pentes de La Geria, la vigne pousse dans des excavations rondes creusées par l’homme, larges de trois mètres environ, bordées sur la moitié de leur pourtour d’un muret de pierres. Chaque cep ou presque a la sienne, comme un Christ dans son alcôve : ceci est mon sang. De loin, on croirait voir déjà le cul des bouteilles soigneusement alignées.


Reconnaissons que ces volcans jadis dévastateurs et meurtriers font l’impossible pour se faire pardonner. De leurs cratères jaillissent désormais des flots de malvoisie.


Nous avons vu aussi le Jardin des cactus qui propose au visiteur pantois pas moins de 1500 espèces différentes, toutes aussi profondément marquantes, de griffures et d’estafilades. 

vendredi 21 avril 2017

3279

AGATHE – Ça doit être facile à faire en peinture, les champs de colza !


Cette pertinente remarque depuis la voiture, comme nous traversons la France paysagée au Stabilo, jusqu’à la Suisse et l’aéroport de Genève.


Puis nous fermons les yeux et l’avion nous dépose sur l’île noire de Lanzarote. 

jeudi 20 avril 2017

3278

ah, mais pardon, désolé…

je dois abréger…

… on m’attend à Lanzarote.


mercredi 19 avril 2017

3277

La malveillance et la brutalité deviennent de plus en plus flagrantes. Vous êtes là, bien tranquille, et soudain quelqu’un, sans raison, se met à entonner un chant traditionnel sarde.


maman maquille en clown
sa fille puis avale
dix cachets de gardénal


Il prétend être un de mes lecteurs, or je suis pour ma part certain que je ne le connais pas.

mardi 18 avril 2017

3276

On ne le dira jamais assez, le bon libraire est celui qui est capable de conseiller les clients dont il connaît les goûts. C’est ainsi que le plus grand de tous, Amazon, recommande aux lecteurs de mon nouveau livre, Détartre et désinfecte, des liens susceptibles de les intéresser : ‘’Vinaigres ménagers, l’atout quotidien de la maison’’, ‘’Désinfection par voie aérienne’’ et ‘’Détartrant pour cafetières’’.


Le mort a encore trouvé le temps d’enfiler un costume tout à fait distingué.


Il est bien inutile d’accabler Dieu. En créant l’homme à son image, n’a-t-il pas suffisamment montré en quelle piètre estime il se tenait lui-même ?

lundi 17 avril 2017

3275

Quand je pense que si tous les électeurs de Jacques Cheminade achetaient mon roman, on parlerait d’un beau succès de librairie…


Or la Belle au Bois dormant était une vraie princesse et, dès que le baiser dissipa le sortilège, elle se dépêcha de retirer de sous sa couche le petit pois qui lui vrillait le dos insupportablement depuis cent ans.


Il ne me paraît pas très honnête de comparer la tenue de nos religieuses au long voile islamique, car les bonnes sœurs n’ont aucune gêne quant à elles à laisser voir leurs grands pieds jaunes dans leurs sandalettes de cuir.

dimanche 16 avril 2017

3274

Cet écrivain ne rate pas une occasion de venir s’écouter parler dans les rencontres publiques. Et pourtant, il répète toujours la même chose.


L’échange des noms s’impose puisque la pie va toujours par deux et pas l’épi.


Ha ! j’ai encore perdu mon aiguille dans la meule de foin ! jura le taxidermiste.
Et la peau du renard béait sur son genou.

samedi 15 avril 2017

3273

Un vieux couple chancelant traverse la pelouse, lui, cramponné à sa canne, lourd et soufflant, elle, attachée à son bras, voûtée, squelettique, l’épaule pointue, les cheveux hérissés sur une tête qui dodeline – les voici au terme d’une existence qui fut peut-être paisible et routinière, usés seulement par le temps, que l’on dirait pourtant surgis des décombres d’une maison, des débris d’un avion, rescapés traumatisés d’une terrible épreuve.


– Tu me files une taffe ?
Comme c’était le vent, je n’ai pas pu refuser.


Montrez-moi un homme plus différent de moi que mon semblable.

vendredi 14 avril 2017

3272

Malgré leur association, le tigre et le requin ne sont pas parvenus à reprendre au moustique le contrôle du crime organisé.

Il n’y a pas de valet de chambre pour le grand homme.

Il est bien facile de mourir en héros, sachant que l’on ressuscitera au prochain épisode.


[Parution aujourd’hui de Détartre et désinfecte, un recueil de textes courts aux éditions Fata Morgana, avec des illustrations originales de Richard Texier. Avec le secret espoir de susciter chez le lecteur un réflexe compulsif d’achat, je donne ci-dessous l’un de ces textes.]


PIERRE ET LE LOUP

Bien, bien, bien, c’est charmant, Pierre et le loup, je ne le nie pas, une bonne introduction à la musique d’orchestre pour le public enfantin auquel il s’agit de vendre cette manifestation incongrue et fastidieuse du génie humain, ce feu d’artifices de cuivre astiqué et de bois verni, ce spectacle de stricts personnages tout de noir vêtus, remuant leurs maillets, leurs baguettes, leurs archets, comme s’il ne suffisait pas à un brave homme de savoir correctement manier la pelle, le vilebrequin, la scie, la louche et la fourchette à huîtres. Sergueï Prokofiev a estimé non sans raison, malice et sournoiserie qu’il fallait enfumer ces petits loustics qui risquaient fort de geindre et de faire du tapage si on ne les distrayait opportunément avec un conte naïf de cet ennui compassé, solennel, symphonique.

Et donc, comme on sait, comment l’ignorer, il a eu l’idée d’attribuer à chaque personnage du récit un instrument de l’orchestre et une phrase musicale afin que l’enfant ingénu, ignominieusement manipulé et réduit au silence, reste en place sans bouger sur son siège. C’est ainsi que les cordes introduisent Pierre, le petit héros joyeux et souriant, la flûte légère et gazouillante l’oiseau, le hautbois mélancolique le canard, la clarinette le chat aux pattes de velours, les cors sévères et sombres le loup, le basson grondeur le grand-père qui bougonne, la timbale et la grosse caisse les chasseurs. L’histoire est simple : Pierre brave les consignes de son grand-père et s’aventure dans la campagne, il rencontre un chat, un oiseau et un canard qui se houspillent donc en musique. Plus tard, un loup dévore le canard. Pierre juché sur une branche capture le loup avec l’aide de l’oiseau et au moyen d’une corde, les chasseurs qui le traquaient arrivent trop tard et c’est à la fin un tumulte parfaitement orchestré de liesse collective.

Un récitant raconte cette belle histoire à laquelle l’auditoire ne comprendrait rien s’il devait s’en remettre à la seule expressivité narrative de la musique, mais enfin, c’est guilleret, enlevé, efficace. Dans l’enfance, nous avons trois ou quatre fois l’occasion d’écouter ce concert, puis de voir encore plusieurs adaptations en dessins animés. Pas un Noël enfin, pas un anniversaire, sans qu’une tante mélomane pour ne pas dire grincheuse nous en offre un nouvel enregistrement sur disque, Pierre et le loup, encore eux, avec pour récitant tel ou tel comédien à la voix suave. Ils doivent tous un jour ou l’autre incarner le rôle, c’est le critère d’une carrière réussie, avec Hamlet et Don Juan, impossible d’y couper.

Mais voilà où le bât blesse, l’enfant matraqué de Pierre et le loup, abruti, saturé, finit par assimiler pour de bon et définitivement les instruments aux personnages qu’ils incarnent arbitrairement dans cette histoire. Je suis victime de ce syndrome, à jamais de ce fait perdu pour la musique. Car si, dans la pièce instrumentale de Prokofiev, le récit fait exprès évidemment se tient, il n’en va pas du tout de même pour les autres morceaux du répertoire classique. Mais pour moi, comprenez-vous, le basson grondeur sera toujours un grand-père qui bougonne, le hautbois mélancolique un canard, la flûte légère et gazouillante un oiseau, la douce clarinette un chat aux pattes de velours, la grosse caisse un chasseur, le cor sévère et sombre un loup qui sort du bois, et le violon ce garnement de Pierre joyeux et souriant.

Imaginez alors les images de cauchemar qui me visitent quand j’écoute par exemple la symphonie Pathétique de Tchaïkovski : le canard mélancolique mange les yeux du chat aux pattes de velours qui meurt en lacérant de ses griffes le ventre de Pierre joyeux et souriant. Puis le grand-père grondeur épouse le canard mélancolique tandis que les chasseurs s’entretuent et que l’oiseau léger et gazouillant emporte le loup sévère et sombre pour le dévorer dans son aire ! Et le Chant de la nuit de Mahler : le loup sévère et sombre est ministre des finances, il fait voter une loi qui condamne le chat aux pattes de velours à écosser des petits pois. L’oiseau léger et gazouillant vomit de la colle à tapisserie. Pierre joyeux et souriant plume le canard mélancolique vivant et les chasseurs abattent le grand-père qui bougonne dans sa baignoire. C’est affreux, mais ce n’est rien encore à côté de ce qui se passe dans la Pastorale de Beethoven : Pierre joyeux et souriant viole son grand-père qui bougonne, le chat aux pattes de velours est devenu alcoolique, l’oiseau léger et gazouillant et le canard mélancolique n’apparaissent que sous forme de terrines périmées depuis trois jours, le loup sévère et sombre et les chasseurs découpent le monde en quartiers comme une orange. Et le Boléro de Ravel ! Quelle abomination ! Le loup sévère et sombre se fait passer pour le chat aux pattes de velours qui fait semblant d’être l’oiseau léger et gazouillant qui feint d’être Pierre joyeux et souriant qui se prend pour un chasseur qui se révèle être le grand-père grondeur du canard mélancolique. Et quand c’est fini, ça recommence. Le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy est pour moi une épreuve mortifiante. J’en sors à jamais humilié. Quant à la Symphonie fantastique de Berlioz, ce n’est qu’une succession d’actes contre-nature, un délire macabre et sordide que je préfère ne pas détailler. Il pourrait y avoir des enfants dans la salle.

jeudi 13 avril 2017

3271

La bibliothèque où j’ai mes habitudes, sise dans une ancienne église, attire souvent des groupes de visiteurs dont la curiosité se porte aussi sur les personnes studieusement attablées, étrange peuplade aux mœurs et aux rites si déconcertants. Quelquefois, comme si ça allait de soi, je me scarifie la joue au cutter.


Dans une version première du projet divin finalement retoquée, l’arbre croissait grâce à la vapeur produite par une chaudière à bois.


La Terre est ronde et nous allons mourir. Bon. Mais on nous demande quand même d’avaler de ces trucs…

mercredi 12 avril 2017

3270

Le visage et le torse de la belle étaient déjà à demi dégagés du bloc de marbre brut. Je cherchais alentour un sculpteur : personne. Et pourtant, la hanche à son tour commençait à saillir de la pierre. Je m’approchai et j’entendis alors la femme murmurer, d’une voix un peu rocailleuse encore : – Struggle for life…


Un accent de forêt, c’est ainsi que Suzie appelle l’accent circonflexe.


Le tyran et la harpie domestiques ont les yeux humides : ils fêtent aujourd’hui leurs noces d’or.

mardi 11 avril 2017

3269

Dans cette campagne profonde, je m’étais retiré avec un livre, un sandwich et l’intention de passer une après-midi tranquille dans le silence et l’isolement, et seul un autre homme, en effet, avait eu la même idée que moi, mais lui pour s’exercer à la trompette.


Sa robe est si transparente que l’on voit même son squelette à travers.


Écrivaine est un féminin aussi malencontreux que femmelette pour homme de lettres.

lundi 10 avril 2017

3268

– Ça devrait se vendre ! me dit mon jeune apprenti en m’apportant comme il le fait parfois le canevas d’un roman qu’il vient d’ébaucher.


Je parcours ses notes en hochant la tête, puis je le regarde d’un air dubitatif.


– Ça devrait se vendre, en effet, tu n’es décidément pas prêt à me succéder.

dimanche 9 avril 2017

3267

Certes, le Christ changea l’eau en vin aux noces de Cana et on lui en sut gré – sauf qu’au dessert, il changea ce vin en sang, lequel ne se marie pas très bien avec les choux à la crème de la pièce montée (n’importe quel sommelier vous le confirmera).


On m’affirme que le concombre est un grand cornichon, possible, mais il n’est pas le seul.


Quel homme ! Encore une conquête ! Il s’est masturbé de la main gauche.


samedi 8 avril 2017

3266

Puisque l’ours blanc est jaune, je ne vois pas pourquoi je ne construirais pas mon igloo avec des briques de beurre.


fleurs du cerisier
flocons légers
tremblement de terre


À chaque peine un jour ne suffit pas.

vendredi 7 avril 2017

3265

Les éditions Belfond annoncent pour le mois de mai un livre cosigné par Gilles Legardinier et Mimie Mathy, intitulé Vaut-il mieux être toute petite ou abandonné à la naissance ? Et moi, je me demande : vaut-il mieux le lire ou pas ?


Tant de gens vont en Patagonie chercher la solitude que je m’en garde bien par crainte de la foule.


J’avoue ne pas très bien comprendre non plus pourquoi les seins sont en forme de sonnette de comptoir, puisqu’à l’évidence, quand on appuie dessus, la fille est déjà là.

jeudi 6 avril 2017

3264

Le jeune homme que je forme pour prendre ma suite s’est mis subitement à me déballer tous ses souvenirs d’enfance ! Je l’ai interrompu : – Tu ferais mieux d’oublier tout ça, petit…


– Mais pourquoi devrais-je, Maître ?


– Parce que c’est mon autobiographie que tu écriras un jour, voyons, pas la tienne !

mercredi 5 avril 2017

3263

Quelle tête de brute ! Je ne lui confierais pas une fille nue de 20 ans à garder.


Le tisonnier croit dur comme fer avoir forgé le feu.


Les végétariens ne craignent-ils pas de partager le sort des autres herbivores et d’être dévorés par les carnassiers ?

mardi 4 avril 2017

3262

Encore un nouveau prix littéraire, ça devient vraiment ridicule ! Le Prix Eric Chevillard, donc, récompensera un livre d’Eric Chevillard paru dans l’année. Le jury sera composé de professionnels (cette année, Eric Chevillard, chroniqueur au Monde des Livres) et de simples lecteurs recrutés sur lettre de motivation (cette année, Eric Chevillard, un vrai passionné de littérature, pour reprendre les termes émouvants de son courrier).


Quatre titres ont été retenus par le jury : Ronce-Rose (éditions de Minuit), L’Autofictif à l’assaut des cartels (éditions de l’Arbre vengeur), Détartre et désinfecte (éditions Fata Morgana, à paraître en avril) et Défense de Prosper Brouillon (éditions Notabilia, à paraître en septembre).


Le mauvais esprit de l’auteur étant connu, la charte du prix stipule que celui-ci ne pourra sous aucun prétexte être refusé par le lauréat (quel qu’il soit).

lundi 3 avril 2017

3261

La tête de la girafe nous semble petite parce que nous la voyons d’en bas. Si nous parvenions à nous transporter à son niveau, nous constaterions qu’elle est énorme en réalité et que c’est le corps de l’animal qui est tout petit.


Le rectangle de la fenêtre fait le jardin à la française.


Proust aussi a pardonné son passé à madeleine.

dimanche 2 avril 2017

3260

Il était tout de même bien prosaïque d’attribuer à un cheval le rostre de l’invraisemblable narval.


Mais alors, si y a pas d’souci, pourquoi les Français sont-ils si râleurs et insatisfaits ?


AGATHE (à Suzie) – Peut-être que tu as un poisson d’avril dans le dos… retourne-toi !


samedi 1 avril 2017

3259

– Mais, Maître, vous m’offrez une gomme à chacun de mes anniversaires…


Ainsi se lamente encore le jeune homme que je forme pour être mon successeur.


– … alors que je n’ai toujours pas de crayon !


vendredi 31 mars 2017

3258

Il y a de pimpantes maternités, il y a de jolies écoles, il y a de belles universités, il y a des boîtes sympas, il y a d’agréables hospices et il y a de charmants cimetières – il faut avoir la chance de bien tomber, c’est tout.


Je n’avais jamais vu un saule pleureur aussi énorme. Quel chagrin ! On aimerait savoir ce qui s’est passé.


Tout le malheur de l’homme vient d’une seule chose, et c’est que ses semblables ne sachent pas demeurer en repos dans leur chambre.

jeudi 30 mars 2017

3257

En somme, on ne voit jamais déambuler que des semi-grabataires.


Je fais rapidement réparer mes appareils quand ils dysfonctionnent mais je supporte la plupart de mes maux sans consulter de médecin. Je suis plus dur au mal que mes machines.


On rentre dans un platane comme dans un moulin.

mercredi 29 mars 2017

3256

– Maître, mais que faites-vous, Sandra est ma fiancée ?!


Pour comprendre cette exclamation navrée, il convient de préciser que ladite Sandra et moi-même nous trouvions nus sur le tapis du salon.


– Mais enfin, mon jeune ami, si tu dois me succéder, cela signifie que je te précède. Va travailler et reviens nous voir quand tu maîtriseras la concordance des temps.

mardi 28 mars 2017

3255

Ce jour-là, il m’apparut que les conditions idéales pour mon suicide se trouvaient réunies. Mes affaires étaient en ordre. Mon testament dûment déposé chez le notaire. Puis je venais de mettre le point final à mon roman.


Surtout, les êtres qui me sont le plus chers étaient absents, en visite chez des parents qui sauraient les entourer et atténuer le choc. C’était l’occasion ou jamais.


Or je voulais vivre, moi.

lundi 27 mars 2017

3254

La vengeance est un plat qui se mange froid, Marguerite, et je prépare avec les daguerréotypes que j’ai en ma possession un revenge porn dont tu ne te remettras pas !


Une brute épaisse qui se radicalise ne devrait-elle pas en bonne logique opter au contraire pour le plus extrême raffinement ?


SUZIE (tirant ses chaussettes blanches jusqu’aux genoux) – On dirait que j’ai les jambes de Mozart !


[Amis de Liège et des communes circumvoisines, je serai jeudi à la librairie Livre aux Trésors pour une rencontre. Ce devrait être bien, car ils savent recevoir…]


dimanche 26 mars 2017

3253

Heureusement que les projecteurs de la prison nous permettent de suivre l’évasion du héros sur l’écran parce que celui de la salle de cinéma n’y suffirait pas.


Nous sommes à l’instant de mourir et toute notre vie défile en effet.


– Ça va, la température du feu ? me demanda la shampouineuse.

samedi 25 mars 2017

3252

J’ai feuilleté en cachette le journal intime du jeune homme que je forme pour être mon successeur. Je trouve qu’il s’y plaint beaucoup des traitements qu’il endure et de la nécessaire discipline à laquelle, pour son bien, je l’astreins. Le cilice notamment, à ce qu’il semble, lui est insupportable.


Surtout, j’ai lu qu’il évoquait d’indispensables réformes, des évolutions radicales, des réorientations, des stratégies nouvelles, etc., toutes choses qu’il entend mettre en œuvre dès que je lui aurai passé la main.


J’ai refermé son cahier secret, après tout ça ne me regardait pas, puis j’ai été chercher mon marteau et je lui ai brisé les doigts.

vendredi 24 mars 2017

3251

Il est pourtant navrant de devoir se résoudre à rôtir le rôti. La raison en est évidente. Dépourvu de plumage comme de pelage, l’infortuné petit animal souffre horriblement du froid pendant les mois d’hiver et même au crépuscule durant la belle saison. C’est un crève-cœur pour son maître qui ne trouve sans doute que ce moyen pour le réchauffer. Je lui en propose un autre : le vêtir d’un manchon de fourrure.


AGATHE – Le mot pudeur sent mauvais, on dirait.


Ainsi soupire la laide : – Ah, si seulement j’étais belle, personne n’oserait me regarder !

jeudi 23 mars 2017

3250

Il était mon plus fidèle lecteur, le plus enthousiaste aussi. Il m’avait abordé avant une lecture publique en m’assénant ces compliments contondants que les écrivains adorent recevoir sur le coin du crâne. Il me cita des phrases anciennes, extraites de textes ultraconfidentiels. Il avait lu tous mes livres. Tous, il les aimait.


Puis la lecture commença. Et soudain, lézardant le pieux silence qui accueillait une de ces envolées magnifiques dont je suis coutumier, un ronflement se fit entendre.


C’était lui.

mercredi 22 mars 2017

3249

Vedette du X, elle n’accepte pourtant pas n’importe quoi et exige une doublure pour les scènes parlées.


La vraie barbe désigne l’authentique faux-jeton.


Le canard que l’on ampute du croupion ne tombe pas mort instantanément. Il a le temps de finir sa page.

mardi 21 mars 2017

3248

Impossible de retrouver le reste de la tartelette à la fraise que j’avais mis de côté pour mon goûter après en avoir mangé la première moitié au dessert…


– Je l’ai finie, Maître, intervient le jeune homme auquel j’envisageai un moment de passer la main.


Et il a le toupet d’ajouter : – Ne m’avez-vous pas recommandé de me préparer à vous succéder ?

lundi 20 mars 2017

3247

Tu veux empailler un cerf ? Rappelle tes chiens et tes rabatteurs, range ton fusil. Laisse brouter l’herbivore.


Elle sort du magasin de bricolage avec une tringle de douche à la main et rougit un peu en me croisant. C’est vrai que le rideau manque.


Ce n’est un secret pour personne que la prétendue madeleine de Proust était en réalité un florentin.


[Amis comédiens, connaissez-vous les Chantiers Nomades ? Nous aurons le plaisir, Christophe Brault et moi, d’être les intervenants de celui qui se déroulera du 12 au 23 juin à Toulouse, Zoologiques. Inscriptions ouvertes. ]

dimanche 19 mars 2017

3246

Quand cet insupportable petit donneur de leçons te tend l’autre joue, vise plutôt les couilles cette fois.


Comment l’abbé sur le dos n’aurait-il point d’escarres ?


Or le cloporte à son tour trouvera partout porte close.

samedi 18 mars 2017

3245

Il faut battre le fer quand il est chaud – mais avec quoi ?


Et que sont devenues, après son mariage princier, les pantoufles de braise de Cendrillon ?


Il n’est jamais trop tard pour recevoir des condoléances.

vendredi 17 mars 2017

3244

Une fois, dans un geste d’humeur, de passion, de colère, un coup de folie… à la rigueur, on peut le comprendre et l’admettre. Mais fossoyeur en série !


Inexplicable. Sur le trottoir, il semblerait pourtant plus vraisemblable de perdre sa chaussette que son gant.


Toujours un peu surpris par ces écrivains qui m’envoient leurs livres « en vue d’une recension ». Mais cela va sans dire, chers amis.


jeudi 16 mars 2017

3243

Nous ne cessons jamais d’innover, se vante cette publicité. C’est nous dire : n’achetez rien – le même produit sera plus performant demain.


Un grand bond en avant, un saut dans l’inconnu, ah non, non, il n’est pas audacieux, il est mort.


Parfois, je pense aux arbres que j’ai bien connus.

mercredi 15 mars 2017

3242

– J’ai décidé de me coucher de bonne heure désormais et pour longtemps, me lance le jeune homme auquel j’envisage vaguement de passer la main.


Ce fat aurait-il l’ambition de succéder aussi à Proust ?!


– Non, mais c’est que je suis bien fatigué le soir, Maître, après toute une journée employée à faucher vos prés et élaguer vos bois.

mardi 14 mars 2017

3241

J’ai renversé mon verre de vin sur ma chemise Dior en popeline de coton blanc et je suis désespéré : un Mouton Rothschild 1974 !


J’appelle Suzie, qui est en train de lire une bande dessinée.
– Mais attends, papa, je suis en plein dans une bulle !


Quel régime pour les fourmis, maintenant que j’ai marché sur leur reine ?

lundi 13 mars 2017

3240

Le premier, pataud, maladroit, ayant chaussé ses skis de fond comme des bottes, labourait la neige de son pas lourd lorsqu’il fut rattrapé et, dans le même temps, bousculé par un autre skieur plus agile, plus véloce, qui se mit de surcroît à l’injurier, à le traiter de saccageur et de sagouin, l’accusant de ruiner la piste.


Il ne se laissa pas molester et insulter sans réagir : il abattit son bâton sur le dos de l’homme et, bientôt, ce fut la bagarre, un corps à corps augmenté de skis, on eût dit deux grands insectes, phasmes ou mantes religieuses, inextricablement confondus dans la mêlée. Il fallut les séparer, la police intervint.


Conduits au commissariat, s’invectivant toujours, ils furent invités à décliner leurs identités. Ça alors ! Il s’agissait de Victor Houblon, spécialiste de la littérature galante du XVIIIe siècle, grand admirateur de Gastien Bordage, autre expert de ce domaine, et de Gastien Bordage lui-même, fervent chroniqueur des livres de Victor Houblon, qui n’avaient jusqu’à ce jour jamais eu le plaisir de se rencontrer. 

dimanche 12 mars 2017

3239

– Et pourquoi n’as-tu pas mis tes chaussures de sécurité, ton tablier de cuir et ton casque de chantier ? Ainsi j’interpelle, ce matin, d’un ton sévère, le jeune homme auquel j’envisage de passer la main.


– Mais, Maître, nous devions travailler à votre livre…


– Et alors, tu crois sans doute que nous allons écrire à poil ?!


samedi 11 mars 2017

3238

Il écrit vite, d’un trait, sans retouches ni repentirs, directement à l’ordinateur. Ce qui lui prend le plus de temps, en réalité, c’est de recopier ensuite ses livres à main en inventant sur le manuscrit des versions premières légèrement raturées, en le décorant de taches de café et de petits dessins marginaux, à l’intention du fonds qu’il constitue pour la bibliothèque patrimoniale intéressée par ses archives.


Le manche de la cognée, c’est typique, fut lui-même un enfant abattu.


Soupçonnant une tentative de fraude, le Conseil constitutionnel a refusé de valider la liste de cinq cents croix déposée par le candidat à l’élection présidentielle Alexandre Jardin.

vendredi 10 mars 2017

3237

En même temps qu’un laboratoire d’analyse médicale chargé du dépistage du cancer colorectal me réclame un échantillon de selles, une bibliothèque patrimoniale me fait part de son désir de constituer un fonds de mes archives et manuscrits également destiné à la recherche.


MOI – Tu sais reconnaître les articles dans une phrase ?
SUZIE – Oui, c’est les petits mots avant les mots.


Ce curé est passionné de taxidermie. Par ailleurs, il est l’un des derniers à avoir encore des fidèles qui assistent à ses messes.

jeudi 9 mars 2017

3236

Il est des livres qui seraient impossibles à écrire, sauf qu’il est impossible déjà de ne pas les écrire.

De la perte de son fils, de cette douleur, de cette colère, de cette impuissance, que faire ? La main qui caressait l’enfant, qui maintenant voudrait écraser l’ordonnateur funeste de nos destins – lequel lâchement allègue le hasard et la fatalité, puis, peu convaincant, se dérobe dans l’inconcevable, dans l’inexistence –, cette main, la main du père, va faire ce qu’elle sait faire, donc : écrire.

Winter is coming, un livre de plus, un livre encore ? Inévitablement. Mais un livre admirable, un livre d’amour invaincu. Il n’y aurait que l’être ou le non-être, cette pétrifiante alternative ? Il y a pourtant l’écriture qui excède ces catégories, où la vie obéit à d’autres lois, s’inscrit dans une autre durée, sous une autre forme, dans un autre corps.