vendredi 14 avril 2017

3272

Malgré leur association, le tigre et le requin ne sont pas parvenus à reprendre au moustique le contrôle du crime organisé.

Il n’y a pas de valet de chambre pour le grand homme.

Il est bien facile de mourir en héros, sachant que l’on ressuscitera au prochain épisode.


[Parution aujourd’hui de Détartre et désinfecte, un recueil de textes courts aux éditions Fata Morgana, avec des illustrations originales de Richard Texier. Avec le secret espoir de susciter chez le lecteur un réflexe compulsif d’achat, je donne ci-dessous l’un de ces textes.]


PIERRE ET LE LOUP

Bien, bien, bien, c’est charmant, Pierre et le loup, je ne le nie pas, une bonne introduction à la musique d’orchestre pour le public enfantin auquel il s’agit de vendre cette manifestation incongrue et fastidieuse du génie humain, ce feu d’artifices de cuivre astiqué et de bois verni, ce spectacle de stricts personnages tout de noir vêtus, remuant leurs maillets, leurs baguettes, leurs archets, comme s’il ne suffisait pas à un brave homme de savoir correctement manier la pelle, le vilebrequin, la scie, la louche et la fourchette à huîtres. Sergueï Prokofiev a estimé non sans raison, malice et sournoiserie qu’il fallait enfumer ces petits loustics qui risquaient fort de geindre et de faire du tapage si on ne les distrayait opportunément avec un conte naïf de cet ennui compassé, solennel, symphonique.

Et donc, comme on sait, comment l’ignorer, il a eu l’idée d’attribuer à chaque personnage du récit un instrument de l’orchestre et une phrase musicale afin que l’enfant ingénu, ignominieusement manipulé et réduit au silence, reste en place sans bouger sur son siège. C’est ainsi que les cordes introduisent Pierre, le petit héros joyeux et souriant, la flûte légère et gazouillante l’oiseau, le hautbois mélancolique le canard, la clarinette le chat aux pattes de velours, les cors sévères et sombres le loup, le basson grondeur le grand-père qui bougonne, la timbale et la grosse caisse les chasseurs. L’histoire est simple : Pierre brave les consignes de son grand-père et s’aventure dans la campagne, il rencontre un chat, un oiseau et un canard qui se houspillent donc en musique. Plus tard, un loup dévore le canard. Pierre juché sur une branche capture le loup avec l’aide de l’oiseau et au moyen d’une corde, les chasseurs qui le traquaient arrivent trop tard et c’est à la fin un tumulte parfaitement orchestré de liesse collective.

Un récitant raconte cette belle histoire à laquelle l’auditoire ne comprendrait rien s’il devait s’en remettre à la seule expressivité narrative de la musique, mais enfin, c’est guilleret, enlevé, efficace. Dans l’enfance, nous avons trois ou quatre fois l’occasion d’écouter ce concert, puis de voir encore plusieurs adaptations en dessins animés. Pas un Noël enfin, pas un anniversaire, sans qu’une tante mélomane pour ne pas dire grincheuse nous en offre un nouvel enregistrement sur disque, Pierre et le loup, encore eux, avec pour récitant tel ou tel comédien à la voix suave. Ils doivent tous un jour ou l’autre incarner le rôle, c’est le critère d’une carrière réussie, avec Hamlet et Don Juan, impossible d’y couper.

Mais voilà où le bât blesse, l’enfant matraqué de Pierre et le loup, abruti, saturé, finit par assimiler pour de bon et définitivement les instruments aux personnages qu’ils incarnent arbitrairement dans cette histoire. Je suis victime de ce syndrome, à jamais de ce fait perdu pour la musique. Car si, dans la pièce instrumentale de Prokofiev, le récit fait exprès évidemment se tient, il n’en va pas du tout de même pour les autres morceaux du répertoire classique. Mais pour moi, comprenez-vous, le basson grondeur sera toujours un grand-père qui bougonne, le hautbois mélancolique un canard, la flûte légère et gazouillante un oiseau, la douce clarinette un chat aux pattes de velours, la grosse caisse un chasseur, le cor sévère et sombre un loup qui sort du bois, et le violon ce garnement de Pierre joyeux et souriant.

Imaginez alors les images de cauchemar qui me visitent quand j’écoute par exemple la symphonie Pathétique de Tchaïkovski : le canard mélancolique mange les yeux du chat aux pattes de velours qui meurt en lacérant de ses griffes le ventre de Pierre joyeux et souriant. Puis le grand-père grondeur épouse le canard mélancolique tandis que les chasseurs s’entretuent et que l’oiseau léger et gazouillant emporte le loup sévère et sombre pour le dévorer dans son aire ! Et le Chant de la nuit de Mahler : le loup sévère et sombre est ministre des finances, il fait voter une loi qui condamne le chat aux pattes de velours à écosser des petits pois. L’oiseau léger et gazouillant vomit de la colle à tapisserie. Pierre joyeux et souriant plume le canard mélancolique vivant et les chasseurs abattent le grand-père qui bougonne dans sa baignoire. C’est affreux, mais ce n’est rien encore à côté de ce qui se passe dans la Pastorale de Beethoven : Pierre joyeux et souriant viole son grand-père qui bougonne, le chat aux pattes de velours est devenu alcoolique, l’oiseau léger et gazouillant et le canard mélancolique n’apparaissent que sous forme de terrines périmées depuis trois jours, le loup sévère et sombre et les chasseurs découpent le monde en quartiers comme une orange. Et le Boléro de Ravel ! Quelle abomination ! Le loup sévère et sombre se fait passer pour le chat aux pattes de velours qui fait semblant d’être l’oiseau léger et gazouillant qui feint d’être Pierre joyeux et souriant qui se prend pour un chasseur qui se révèle être le grand-père grondeur du canard mélancolique. Et quand c’est fini, ça recommence. Le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy est pour moi une épreuve mortifiante. J’en sors à jamais humilié. Quant à la Symphonie fantastique de Berlioz, ce n’est qu’une succession d’actes contre-nature, un délire macabre et sordide que je préfère ne pas détailler. Il pourrait y avoir des enfants dans la salle.